Kim Thúy

Kim Thúy est une femme qui me fascine. Sa vie est tellement riche qu’on pourrait facilement en faire un film! Du Vietnam qu’elle a quitté avec les boat people à l’âge de dix ans, à sa vie à Granby, puis à Montréal, elle a cumulé les expériences de vie, passant de couturière à interprète, avocate à restauratrice, chroniqueuse culinaire à auteur, dont les œuvres sont vendues dans 25 pays. Elle est l’exemple même à mes yeux de quelqu’un qui a confiance en la vie… et à qui la vie le lui rend bien!



No 1

C’est lorsqu’on a peur que l’on doit plonger

Je suis née très peureuse et ma mère me disait toujours: « de loin, c’est normal d’avoir peur du monstre. Mais plus on s’en approche, et moins on le voit grand». Quand on craint quelque chose, le premier réflexe est de s’enfuir, mais il faut plutôt foncer. Et ça s’applique à toute situation. Après mes études en droit, j’ai obtenu un poste dans un cabinet d’avocats. Avant de commencer, j’avais tellement peur que j’en faisais des cauchemars la nuit. (Et ce, même si nous n’étions qu’en septembre et que je n’entrais en poste qu’après mon année scolaire.) Je me suis levée un matin d’automne et j’y suis allée, juste pour saluer quelques collègues. Par le seul fait de mettre les pieds au bureau, ma peur s’est estompée presque instantanément. Quand on ressent de l’appréhension et de l’anxiété, on doit confronter notre peur et on se rend compte qu’elle n’est pas toujours justifiée. Vaut mieux faire un pas à la fois au lieu de redouter la route jusqu’au sommet de la montagne.

No 2

Dites oui

Quand quelqu’un nous offre une opportunité, il ne faut pas trop réfléchir et éviter de se remettre en question. Dites oui, ne serait-ce que par respect pour cette personne qui croit en notre potentiel alors qu’on peine à le voir nous-même. Au commencement, on ne sera probablement pas préparé à ce qui nous est offert, mais on doit foncer quand même. Et normalement, on s’en sort si on fait des efforts! Quand un nouveau défi se présente à moi, je ne me sens jamais à la hauteur de la situation. Ça me dépasse toujours de 10 000 pieds. Lorsqu’on m’a proposé ce travail après mes études en droit, je ne savais pas du tout dans quoi je m’embarquais. Je me suis dit: si on m’engage, c’est qu’on doit penser que je suis compétente. J’ai travaillé jour et nuit et j’y suis arrivée. On n’a pas besoin de toujours savoir exactement ce qui va se passer. Vaut mieux plonger; au pire, on ne sera pas capable, mais au moins, on aura essayé et assurément appris quelque chose.

No 3

La chance est masquée. Et si on ne fait pas attention, on passe à côté

C’est une lectrice qui m’a fait réaliser ceci. Je lui parlais de mes heureux hasards et des chances que j’avais eu le bonheur d’avoir et elle m’a dit: « non, vous n’êtes pas chanceuse, vous avez plutôt eu la chance d’avoir le don de reconnaître la chance quand elle se présente à vous ».

Quand on regarde ma vie froidement, on pourrait se dire que j’ai vécu des malchances. Mais ce que l’on considère comme des épreuves, ont plutôt été des chances pour moi.

S’il n’y avait pas eu la guerre dans mon pays, je n’aurais pas eu la chance de venir ici et je ne serais probablement pas devenue écrivaine.

Je suis née avec un tas d’allergies sévères et après les 4 jours passés en mer pour fuir mon pays, mon corps s’est reprogrammé et je m’en suis débarrassée. Alors que je suis née enfant fragile, je suis devenue plus forte.

À l’époque où je possédais mon restaurant, j’avais un client régulier qui venait toujours seul. Il s’assoyait dans un coin tranquille. On pensait qu’il n’avait pas d’ami. Alors, systématiquement, quand il arrivait au dessert, si je n’étais pas prise en cuisine, je m’assoyais un peu avec lui. Je me disais: peut-être a-t-il besoin de ce petit 2 minutes de conversation. Il m’a fallu plus d’un an avant de réaliser que ce client était le producteur André Dupuis (on lui doit, entre autres, les séries à succès Aveux, Vertige et Feu) et qu’il venait tout simplement se cacher ici pour lire. Alors que je croyais qu’il avait besoin de compagnie, il pensait que c’est moi qui en avais besoin. Quand j’ai fermé le resto, il m’a invité à dîner, et c’est à ce moment que je lui ai parlé des petits textes que j’écrivais. Il m’a demandé de les lire et il les a apportés à celle qui allait devenir mon éditrice. Sans André, je ne serais peut-être pas où je suis aujourd’hui.

Il y a quelque temps, j’étais en voyage et j’ai dû quitter ma chambre d’hôtel très rapidement. J’ai appelé l’ascenseur, et comme j’étais dans un immeuble très haut, c’était long avant qu’il n’arrive. J’étais très pressée. C’est alors que j’ai réalisé que j’avais oublié de laisser un pourboire à la femme de chambre. Et ça, pour moi, c’est un incontournable. J’hésitais à y retourner parce que ça allait me mettre plus en retard. À la dernière minute, j’ai décidé de rebrousser chemin. Quand je suis entrée dans ma chambre, j’ai vu que j’avais laissé un tableau que j’avais acheté (à fort prix) sur le bureau. Si je n’étais pas revenue, je ne l’aurais jamais retrouvé parce que je visitais 4 villes en 5 jours.

Un jour, mon aîné m’est arrivé en se plaignant. Ses amis – qui allaient dans un CEGEP différent du sien – n’avaient que 3 examens à passer pendant leur session alors, qu’au sien, il en avait 5. Il me disait qu’il n’était pas chanceux. Je lui ai expliqué qu’il était malchanceux parce qu’il ne reconnaissait pas sa chance. À mon point de vue, aucun prof ne préfère corriger des copies au lieu de lire un bon livre, aller au cinéma ou écouter la télé. Mais ils choisissent d’accompagner leurs élèves de façon plus assidue. Donc s’ils dérapent, ils peuvent se rattraper plus facilement.

J’ai un enfant autiste. Ça fait très cliché de le dire, mais je n’aurais pu écrire Ru de cette façon si je n’avais pas eu mon fils Valmont dans ma vie. J’ai passé des années à essayer de saisir ce qu’il voit afin que je puisse m’adapter à lui et rendre sa vie moins difficile et moins hostile. Cette vision est particulière et c’est ce qui rend mon écriture particulière et sensorielle… parce que je dois essayer de saisir chacun de ses sens. Sans lui, je serais trop rapide pour voir tout ce qui se passe autour et je n’y serais pas aussi sensible. Quand je lui donne à manger et qu’il n’en veut pas, je dois réfléchir à ce qui ne fonctionne pas. Est-ce la couleur, la texture, la forme, la température, le goût? Quand il sort dehors, je vois sa tête bouger. Au départ, je ne comprenais pas. Alors, je suis restée à côté de lui et j’ai fait la même chose. J’ai suivi sa tête et j’ai vu qu’il regardait le vent… dans les arbres, dans les feuilles, dans tout ce qui était devant lui. J’ai compris qu’il sentait le vent et je l’ai senti moi aussi. Sans lui, je n’aurais jamais pris le temps de faire ce genre de choses. Et sans cette expérience, je n’aurais jamais pu écrire le livre comme je l’ai écrit. Mon fils a enrichi mon cerveau d’une nouvelle faculté que je n’avais pas avant. Une fois de plus, la chance était cachée! Je trouve ça triste d’entendre des parents d’enfant autiste dire qu’ils sont prisonniers. Ils vont trouver le temps long! Il y a tant à apprendre d’eux.

Notre chance n’arrive jamais avec une enseigne lumineuse sur le front où il est inscrit « Je suis ta chance ». Très souvent, quand elle est trop évidente, c’est que ce n’en est pas une vraie.

Cette vision du monde est arrivée en moi sans que je ne m’en aperçoive. Ce n’est pas conscient; il n’y a pas de résilience là-dedans. Mes actions ont provoqué des chances; mais je ne l’ai réalisé que des années plus tard. Je ne fais que vivre. Et en pensant donner, c’est moi qui reçois.

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Kim Thúy part en grande tournée de promotion pour ses différents livres qui la mèneront au Canada anglais, aux USA, Suède, Allemagne, Finlande, Estonie, Ukraine et Japon. Elle donnera également plusieurs conférences à travers le Québec. La version anglaise de son livre de recettes «Le secret des Vietnamiennes» sera en librairies le 2 avril. Elle a aussi collaboré à l’ouvrage «Estime de soi et autisme» qui sera disponible le 27 mars. Enfin, elle travaille présentement sur son prochain roman.

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